Analyse · Sport et puissance

Pourquoi la Coupe du monde n’est-elle plus seulement du football ?

Comment la Coupe du monde est devenue un instrument géopolitique, du Qatar 2022 à l’Arabie saoudite 2034, de la FIFA à la Turquie.

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Dans le système international contemporain, la Coupe du monde ne peut plus être considérée comme un simple événement sportif. Le tournoi est devenu, pour les États, un instrument géopolitique de premier plan : production d’image, diversification économique, stratégie touristique, visibilité diplomatique, architecture de sécurité et quête de légitimité mondiale. Cet article examine la Coupe du monde sous l’angle des relations internationales et de la diplomatie sportive. En s’appuyant sur les concepts de hard power, de soft power et de smart power de Joseph Nye, il analyse le Qatar 2022, l’Arabie saoudite 2034, la prétention de la FIFA à la neutralité, la Coupe du monde 2026 en Amérique du Nord et l’usage stratégique du sport du point de vue de la Turquie. L’argument central est le suivant : si la Coupe du monde demeure un tournoi de football qui se joue sur le terrain, elle est devenue, en coulisses, l’un des moyens par lesquels les États produisent de la puissance, du capital, du prestige et de la sécurité.

Regarder la Coupe du monde depuis le système, et non depuis le terrain

Lorsqu’on regarde la Coupe du monde, la plupart des gens se concentrent naturellement sur le terrain : le maillot, l’hymne, le drapeau, le but, la victoire et la défaite. Mais la signification de ce tournoi dans le système international ne saurait s’expliquer par la seule performance sportive. La Coupe du monde doit aussi être lue à l’aune de la manière dont les États se présentent au monde, de l’image qu’ils cherchent à produire, de la façon dont ils tentent d’attirer les capitaux et dont ils renforcent leur position diplomatique mondiale.

L’utilisation de la Coupe du monde 1934 comme vitrine du régime de l’Italie mussolinienne, ou la transformation de la Coupe du monde 1978 en Argentine en instrument permettant à la junte militaire de projeter vers l’extérieur l’image d’un « pays normalisé et fort », montrent que la fonction politique du sport n’a rien de nouveau. Ce qui est nouveau, c’est que cette relation a aujourd’hui acquis une structure bien plus complexe, commercialisée et mondialisée.

Aujourd’hui, la Coupe du monde s’inscrit dans un vaste réseau qui relie la FIFA, les États, les sponsors, les diffuseurs, les institutions de sécurité, le secteur du tourisme et le capital mondial. Pour comprendre le tournoi, il faut donc regarder non seulement qui a marqué, mais qui a construit le stade, qui contrôle les droits de diffusion, quel message diplomatique adresse le pays hôte et quels acteurs tirent profit de l’événement.

D’où la question fondamentale : la Coupe du monde est-elle encore un simple tournoi de football, ou est-elle devenue une scène sur laquelle la géopolitique, la diplomatie et la compétition économique se poursuivent par d’autres moyens ?

Soft power : d’où vient la puissance géopolitique du football ?

Selon Joseph Nye, la puissance ne se réduit pas à la capacité militaire, aux sanctions économiques ou à l’aptitude à contraindre. Les États peuvent influencer d’autres acteurs par la contrainte, mais aussi en suscitant l’attraction. Cette seconde forme est le soft power, la puissance douce. Tandis que le hard power relève des instruments de coercition militaire, économique et politique, le soft power produit de l’influence par la culture, les valeurs, les médias, l’éducation, les arts et le sport. Le smart power, quant à lui, désigne l’usage conjoint et stratégique de ces deux formes de puissance.

Le football est l’un des instruments les plus efficaces du soft power. Plusieurs raisons l’expliquent.

Premièrement, le football est un langage universel. Des personnes issues d’idéologies, de cultures et de classes différentes peuvent, par le football, partager une même expérience émotionnelle. Deuxièmement, le football convertit des messages politiques rationnels en symboles émotionnels. Le drapeau, l’hymne, le maillot, le but, la victoire, la défaite et le désir de revanche rattachent les récits abstraits des États à des émotions concrètes. Troisièmement, le football génère une visibilité médiatique colossale. Des millions de personnes ne liront jamais un document de politique étrangère ; mais des milliards peuvent regarder une finale de Coupe du monde. Pour les États, c’est une occasion sans équivalent de diplomatie publique.

La littérature sur la diplomatie sportive montre que les méga-événements sportifs ne sont pas, pour les États, un simple moyen de générer des revenus, mais aussi un mécanisme de production de prestige international, de valeur de marque et de perception dans l’opinion publique. Être perçu favorablement compte pour le tourisme, le commerce, l’investissement étranger et l’influence diplomatique. Le point essentiel est le suivant : le soft power ne consiste pas seulement à « bien paraître ». Un mécanisme plus profond est à l’œuvre. D’abord, on capte l’attention. Ensuite, on façonne la perception. Enfin, on modifie les comportements. Si, après une Coupe du monde, davantage de touristes se rendent dans le pays hôte, si davantage d’entreprises y voient une possibilité d’investissement, si les médias en parlent davantage et si l’État y gagne en visibilité diplomatique, alors le football cesse d’être un simple sport. Il devient un instrument

géopolitique.

La Coupe du monde est une démonstration de capacité étatique

Accueillir la Coupe du monde ne se résume pas à construire des stades. L’événement exige des capacités aéroportuaires, des transports urbains, une planification de la sécurité, une infrastructure hôtelière, une gestion du tourisme, des technologies de diffusion, une gestion de crise et une coordination internationale.

La Coupe du monde est donc une démonstration de capacité étatique. Le pays hôte cherche à adresser au monde le message suivant : « Je suis organisé. Je suis sûr. Je suis moderne. Je suis propice aux capitaux. Je suis attractif pour les touristes. Je suis un acteur avec lequel il faut compter sur le plan diplomatique. »

Ce message ne s’adresse pas seulement aux peuples, mais aux investisseurs, aux institutions internationales, aux organes de presse, aux entreprises sponsors et aux autres États.

La Coupe du monde constitue ainsi une forme de démonstration de capacité étatique. L’État ne vise pas seulement les amateurs de football, mais aussi les investisseurs, les médias, les institutions internationales et les opinions publiques étrangères. Cela importe tout particulièrement pour les pays en développement ou pour ceux qui cherchent à gagner en visibilité dans le système mondial. Ces pays tentent, par le sport, de se hisser à un rang plus élevé dans la hiérarchie mondiale. L’utilisation par la Chine des Jeux olympiques de Pékin 2008 comme vitrine de modernisation et de capacité étatique, la transformation par le Qatar de la Coupe du monde 2022 en stratégie de visibilité mondiale et l’association par l’Arabie saoudite de la Coupe du monde 2034 à son projet de transformation post-pétrole doivent être lues dans ce cadre.

La signification de la Coupe du monde dépasse donc largement la billetterie ou les recettes touristiques. La véritable question est de savoir où un pays se situe sur la carte mondiale des perceptions.

Qatar 2022 : une stratégie de sécurité au-delà du sportswashing

Le cas du Qatar est l’un des exemples les plus éclairants des raisons pour lesquelles la Coupe du monde ne peut s’expliquer par le seul concept de « sportswashing ». Certes, le Qatar 2022 a fait l’objet de vives critiques concernant les droits des travailleurs, les droits humains et la main-d’œuvre migrante. Mais réduire la question à un simple blanchiment d’image reviendrait à ignorer l’architecture de sécurité du Qatar et sa vulnérabilité régionale.

Le Qatar est un pays très riche ; mais c’est aussi un État à la population limitée, à la faible profondeur territoriale et dont la capacité militaire est fragile par rapport à celle de ses rivaux régionaux. Sa position entre des acteurs puissants comme l’Arabie saoudite, l’Iran et les Émirats arabes unis rend son problème de sécurité permanent. Ses ressources énergétiques lui confèrent une grande puissance financière ; mais, dans les relations internationales, l’argent seul ne produit pas de sécurité.

Le blocus imposé au Qatar en 2017 par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Égypte a mis cette vulnérabilité en pleine lumière. Ce blocus n’était pas seulement une crise diplomatique, mais un instrument de pression sur la position du Qatar dans le système régional. Durant cette période, le Qatar a cherché à s’ancrer davantage dans le système mondial par le biais d’Al Jazeera, de son réseau médiatique international, de ses investissements à l’étranger, de ses investissements sportifs et de ses partenariats de sécurité. L’aide alimentaire apportée au Qatar par la Turquie et l’Iran pendant le blocus, ainsi que le soutien stratégique accordé à Doha par la Turquie à travers sa présence militaire, ont montré que la crise n’était pas une simple affaire interne au Golfe.

C’est dans ce contexte qu’il faut lire la diplomatie sportive du Qatar. L’investissement dans le PSG, le réseau beIN Sports, les compétitions sportives internationales et, en fin de compte, la Coupe du monde 2022 sont autant d’instruments qui accroissent la visibilité du Qatar. Mais cette visibilité ne sert pas seulement à produire du prestige ; elle sert aussi à élever le coût d’une atteinte à sa sécurité. Plus un pays est visible et intégré aux réseaux mondiaux, plus le coût d’une manœuvre politique ou militaire à son encontre augmente.

Le Qatar 2022 n’était donc pas seulement un tournoi de football, mais la stratégie d’un petit État pour faire de lui-même une composante indispensable et visible du système mondial. Ici, le soft power se conjugue au hard power. La base américaine d’Al-Udeid, les relations militaires avec la Turquie, les avions de combat Rafale achetés à la France et les liens noués avec l’architecture de sécurité occidentale montrent que la stratégie sportive du Qatar est, en réalité, une stratégie de smart power.

Arabie saoudite 2034 : la vitrine footballistique de l’ère post-pétrole

Le fait que l’Arabie saoudite accueillera la Coupe du monde 2034 a encore renforcé la place centrale du football dans la géopolitique du Golfe. Pour Riyad, le football n’est pas qu’une question d’image. Il est l’un des visages les plus visibles que le projet Vision 2030 présente au monde extérieur.

La logique fondamentale de Vision 2030 consiste à affranchir l’économie saoudienne de sa dépendance aux revenus pétroliers et à développer le tourisme, le divertissement, la finance, la technologie et les services. Dans cette transformation, le football est extrêmement utile du point de vue de l’économie de l’attention. Car pour capter l’intérêt de l’opinion publique mondiale, bâtir une nouvelle marque nationale et présenter le pays comme un pôle d’investissement, le football offre une plateforme sans équivalent.

Le recrutement de footballeurs vedettes par l’Arabie saoudite ces dernières années, ses investissements dans les compétitions sportives internationales et le rapprochement avec les réseaux sportifs mondiaux opéré à travers le Public Investment Fund s’inscrivent dans cette stratégie. Le fait que le PIF soit devenu l’un des soutiens officiels de la Coupe du monde 2026 montre également que la diplomatie sportive saoudienne s’approfondit non seulement à l’échelle nationale, mais aussi au sein des réseaux mondiaux de la FIFA.

Le cas saoudien ne s’explique cependant pas seulement par une politique d’image tournée vers l’extérieur. C’est aussi un projet de transformation de la société à l’intérieur. Le football, les concerts, l’industrie du divertissement, les projets touristiques et les méga-événements offrent à la jeunesse la promesse d’un nouveau mode de vie.

Mais cette transformation n’est pas sans risque. La société saoudienne n’est pas homogène. Des tensions invisibles peuvent naître entre les structures religieuses conservatrices, les équilibres tribaux, les attentes de la jeunesse et la modernisation menée par l’État de haut en bas. C’est pourquoi l’Arabie saoudite 2034 sera l’un des laboratoires sociologiques et géopolitiques non seulement du football, mais de l’ère post-pétrole.

FIFA : neutralité ou neutralité politisée ?

La FIFA se présente comme une institution au-dessus de la politique, neutre et au seul service du football. Or, les travaux consacrés à la gouvernance sportive mondiale montrent que des instances sportives internationales comme la FIFA ne sont pas totalement indépendantes des rapports de force. Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la FIFA et l’UEFA ont exclu l’équipe nationale et les clubs russes des compétitions internationales. Face à la cruauté d’Israël, en revanche, la FIFA a adopté une ligne bien plus prudente. Cette différence a rendu contestable la prétention de la FIFA à la neutralité.

Expliquer la question par la seule « hypocrisie » est analytiquement insuffisant. Le concept plus approprié est celui de « neutralité politisée ». Il désigne la situation d’une institution qui maintient sa prétention à la neutralité tandis que ses décisions sont façonnées par les pressions internationales, les relations avec les sponsors, l’environnement médiatique, les controverses juridiques et les positions des grandes puissances. La réaction rapide et sévère de la FIFA à l’égard de la Russie tient au fait que le bloc occidental a adopté sur ce dossier une position largement unifiée. Face aux crimes contre l’humanité, aux massacres et aux actes contraires au droit international commis par Israël, les équilibres mondiaux sont différents. Les relations entre les États occidentaux, le Sud global, les pays arabes, les organisations de défense des droits humains et les réseaux de sponsors sont bien plus complexes.

La FIFA n’est donc pas une instance technique agissant selon les seules règles du football. Bien qu’elle apparaisse comme l’arbitre du football mondial, elle est en réalité un acteur situé au sein des rapports de force du système international.

Coupe du monde 2026 en Amérique du Nord : frontières, visas et politique du méga-événement

La Coupe du monde 2026 sera organisée conjointement par les États-Unis, le Canada et le Mexique. Pour la première fois, le tournoi sera organisé par trois pays et disputé selon un nouveau format à 48 équipes. Le passage à 104 matchs accroît l’échelle du tournoi, non seulement sur le plan sportif, mais aussi sur les plans logistique et politique.

Cette expansion a plusieurs conséquences. Premièrement, la Coupe du monde ne se limite plus aux stades. Les aéroports, les transports urbains, les hôtels, les systèmes de santé, les institutions de sécurité, les postes-frontières et les régimes de visas font aussi partie de l’événement.

Deuxièmement, les politiques intérieures des pays hôtes influent directement sur le déroulement du tournoi. Les politiques de sécurité et d’immigration des États-Unis, en particulier, compteront parmi les sujets les plus sensibles de la Coupe du monde 2026. Le fait que la FIFA ne garantisse aux détenteurs de billets ni visa ni entrée sur le territoire montre comment un événement sportif peut se heurter aux régimes frontaliers. L’un des exemples les plus concrets en a été donné par l’équipe nationale d’Iran. Bien que l’Iran ait disputé ses matchs de la Coupe du monde 2026 sur le sol américain, il a dû installer son camp de base à Tijuana, au Mexique, plutôt qu’aux États-Unis. Le refus de visas au personnel administratif et d’encadrement de la délégation iranienne, et le fait que l’équipe n’ait pu entrer aux États-Unis que pour les matchs et pour des durées limitées, ont montré à quel point le sport est imbriqué dans les politiques de sécurité. Cet exemple doit être pensé à la lumière de la tension chronique des relations américano-iraniennes et du climat de conflit et d’insécurité du début de l’année 2026. Car il ne s’agit pas ici simplement du choix d’un lieu de stage par une équipe de football. Savoir où une sélection nationale s’entraîne, dans quel pays elle entre et quand, qui peut obtenir un visa et comment la délégation est contrôlée devient directement une question de sécurité internationale. L’exemple iranien montre donc que la Coupe du monde 2026 fait entrer sur le terrain non seulement des footballeurs, mais aussi des passeports, des postes-frontières, des régimes de visas et les réflexes sécuritaires des États.

Troisièmement, la question des retombées économiques doit être traitée avec plus de prudence. Les méga-événements sont généralement présentés comme une « opportunité économique ». On attend un regain d’activité dans le tourisme, l’hôtellerie, les transports et le commerce de détail. Mais les recherches soulignent que ces projections sont souvent trop optimistes et peuvent produire des résultats inégaux d’une ville à l’autre. La raison en est que les revenus des méga-événements sont rarement répartis équitablement au sein de la population locale. Tandis que les gros bénéfices sont généralement partagés entre la FIFA, les sponsors, les chaînes hôtelières et les grandes entreprises d’infrastructure, une part importante des dépenses de sécurité, de transport, d’infrastructure et de services publics pèse sur le budget des villes hôtes.

La Coupe du monde 2026 ne sera donc pas seulement une expansion du football ; elle constituera aussi un test majeur pour la gestion des frontières, la capacité sécuritaire, l’urbanisme et la production d’image de l’Amérique du Nord.

Ce que cela signifie pour la Turquie

En Turquie, le football n’a jamais été seulement du football. Les clubs, les villes, les quartiers, les classes, les identités et les émotions politiques se sont souvent rendus visibles à travers lui. L’équipe nationale est l’une des formes les plus intenses de ce sentiment.

La troisième place à la Coupe du monde 2002 n’est pas restée dans la mémoire collective turque comme un simple succès sportif. À une époque où le pays se débattait dans des crises économiques et politiques, elle est devenue un moment symbolique où la Turquie a dit au monde : « nous existons, nous aussi ».

Mais dans le monde d’aujourd’hui, la signification du football est plus large. Le football ne se joue plus seulement sur le terrain. Il se joue aussi dans les rachats de clubs, les droits de diffusion, les investissements dans les stades, les stratégies touristiques, les crises diplomatiques et l’architecture de sécurité des États.

Pour la Turquie, la question fondamentale est la suivante : la Turquie restera-t-elle une société qui ne fait que consommer et commenter le football, ou saura-t-elle utiliser le sport de manière plus stratégique, comme instrument de soft power, de diplomatie publique, de valeur de marque, de tourisme et d’influence régionale ?

La position géographique de la Turquie rend cette question d’autant plus importante. Située au carrefour de l’Europe, du Moyen-Orient, du Caucase, de la mer Noire et de la Méditerranée, la Turquie est tenue de concevoir la diplomatie sportive comme l’un de ses outils de politique étrangère.

L’organisation de l’EURO 2032 en partenariat entre la Turquie et l’Italie représente, à cet égard, une occasion importante. Cet événement ne signifie pas seulement accueillir des matchs. La capacité d’infrastructure de la Turquie, sa gestion urbaine, sa planification sécuritaire, sa puissance touristique, son réseau de transport et son image internationale seront mis à l’épreuve au cours de ce processus. Le rôle joué par la Turquie, à travers ses entreprises de construction, dans les projets d’infrastructure et de stades au Qatar est également significatif. Il montre que la diplomatie sportive n’opère pas seulement par le biais des fédérations ou des clubs, mais aussi à travers les secteurs de la construction, de la logistique, des infrastructures et des services.

Pour la Turquie, la question n’est donc pas : « Le football est-il important ? » Cela va de soi. La véritable question est la suivante : la Turquie parvient-elle à lire de manière suffisamment stratégique la nouvelle fonction du football dans les relations internationales ?

Le vrai match se joue sur la carte

La Coupe du monde reste du football. Mais elle n’est pas que du football.

Ce tournoi est l’un des moyens par lesquels les États se racontent au monde. Pour le Qatar, c’est une stratégie de visibilité et de sécurité. Pour l’Arabie saoudite, c’est la vitrine de la transformation post-pétrole. Pour la FIFA, c’est un espace de légitimité mondiale et d’équilibre des puissances. Pour l’Amérique du Nord en 2026, c’est un test de frontières, de sécurité et de capacité économique. Pour la Turquie, c’est l’occasion de repenser la signification géopolitique du sport.

Un regard sur le calendrier des pays hôtes de la Coupe du monde montre que ce n’est pas seulement le football, mais la direction du monde qui a changé : Russie 2018, Qatar 2022, Amérique du Nord 2026, partenariat Maroc–Espagne–Portugal en 2030 et Arabie saoudite 2034. Ce tableau annonce une ère multipolaire dans laquelle l’ancien ordre sportif centré sur l’Occident n’est plus seul à décider, et où le capital du Golfe, le Sud global et les puissances émergentes cherchent de nouveaux espaces de légitimité.

Si nous ne voyons à l’écran que 22 joueurs courant après un ballon, c’est que nous ne regardons que le jeu. Mais dès lors que nous commençons à regarder qui a financé le stade, qui a acquis les droits de diffusion, qui sont les sponsors, quels dirigeants sont assis côte à côte dans la tribune d’honneur et quel message le pays hôte adresse au monde, nous comprenons que le vrai match se joue sur la carte. C’est pourquoi la Coupe du monde appartient non seulement à l’histoire du sport, mais aussi à celle des relations internationales.

Bibliographie — Articles académiques et travaux scientifiques

  • Çetin, Cem. (2022). “Uluslararası İlişkilerde Bir Kamu Diplomasisi Aracı Olarak Spor: ABD ve Katar Örnekleri.” [Le sport comme instrument de diplomatie publique dans les relations internationales : les cas des États-Unis et du Qatar]. Journal of Health and Sport Sciences (JHSS), 5(2), 35–46.
  • Næss, Hans Erik. (2023). “A Figurational Approach to Soft Power and Sport Events: The Case of the FIFA World Cup Qatar 2022™.” Frontiers in Sports and Active Living, 5, Article 1142878.
  • Ghifari, Muhammad F., & Nugroho, Bambang W. (2025). “Geopolitics and International Sports Governance: A Case Study of FIFA’s Response to the Russian and Israeli National Teams Amid Russia’s Versus Ukraine and Israel’s Versus Palestine Rage.” JRSSEM, 5(5), 9585–9599.
  • Elias, Tarek. (2021). “Qatar’s Sports Diplomacy as a Driver for International Visibility, Prestige, and Branding.” Sciences Po Kuwait Program Student Paper Award. Sciences Po, Spring 2021.
  • Brouard, François, & Movileanu, Adrian. (2026). 2026 Men’s FIFA World Cup: An Examination of a Major Event. Research Note #PARG 2026-72RN. Political Accounting Research Group, Sprott School of Business, Carleton University.

Ouvrages et sources théoriques

  • Nye, Joseph S. (1990). “Soft Power.” Foreign Policy, 80, 153–171. Il s’agit de l’article classique sur le concept de soft power.
  • Nye, Joseph S. (2004). Soft Power: The Means to Success in World Politics. New York: PublicAffairs.
  • Nye, Joseph S. (2011). The Future of Power. New York: PublicAffairs.

Presse et sources d’actualité

  • Reuters. (2026, 14 mai). “PIF Named 2026 World Cup Official Tournament Supporter as Saudi Steps Up Football Ambitions.” Reuters.
  • Reuters. (2026, 30 juin). “Iran Thank Tijuana After World Cup Exit, Support Mexico as ‘Second Team’.”
  • The Guardian. (2026, 30 juin). “Iran Hit Out at ‘Lies and Mistreatment’ Following US Official’s Joy at Team’s Exit.” The Guardian.

Sources institutionnelles officielles

  • FIFA. (2024). FIFA World Cup 2030™ Bid Evaluation Report. Fédération Internationale de Football Association.
  • FIFA. (2024). FIFA World Cup 2034™ Bid Evaluation Report. Fédération Internationale de Football Association.
  • FIFA. (2024, 11 décembre). “FIFA Confirms Hosts for 2030 and 2034 FIFA World Cup™ Editions.” Fédération Internationale de Football Association.
  • UEFA. (2023, 10 octobre). “UEFA EURO 2032 to Be Staged in Italy and Türkiye.” Union of European Football Associations.
Fig. 1 — Pays traités dans cette analyse : Qatar, Arabie saoudite, États-Unis, Canada, Mexique.

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Eren Gökdemir

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