Analyse · Turquie · Afrique du Sud
La Turquie et l’Afrique du Sud renforcent leurs relations
La visite de Mashatile à Ankara relance la Commission binationale Turquie–Afrique du Sud et fixe un objectif de 5 milliards de dollars d’échanges.

Le 31 juillet, le président américain Donald Trump a signé un décret présidentiel intitulé Further Modifying the Reciprocal Tariff Rates instaurant des droits de douane supplémentaires de 30 % sur divers produits importés de certains pays des BRICS, dont l’Afrique du Sud. Face à cette mesure, Pretoria a réaffirmé sa volonté de diversifier ses partenariats économiques afin de réduire sa dépendance à l’égard du marché américain. Dans ce contexte, la Turquie s’est imposée comme un partenaire stratégique potentiel en raison de sa capacité industrielle, de son potentiel d’investissement et de son rôle croissant au sein du Sud global.
La visite officielle de Paul Mashatile à Ankara, du 15 au 17 octobre 2025, s’est inscrite dans ce contexte de redéfinition des équilibres commerciaux. Elle a constitué un tournant important dans la relance, au niveau institutionnel, des relations bilatérales entre la Turquie et l’Afrique du Sud. Pour la première fois depuis la création de ce mécanisme en 2012, la Commission binationale Turquie–Afrique du Sud s’est réunie sous la coprésidence de Cevdet Yılmaz et de Paul Mashatile. La coopération a ainsi été élevée au niveau des vice-présidents. Ce rehaussement du niveau diplomatique a traduit la volonté des deux pays d’inscrire leur partenariat dans un cadre régulier et structuré. Il a été décidé que la Commission se réunirait désormais tous les deux ans, afin d’assurer le suivi des projets et d’évaluer les résultats obtenus.
Dans le prolongement de cette nouvelle dynamique, plusieurs accords ont été signés dans les domaines de l’économie et du commerce. Parmi eux figurent notamment une déclaration commune portant création d’une Commission économique et commerciale mixte, destinée à instaurer un mécanisme de dialogue permanent entre les ministères du Commerce des deux pays et à lever les obstacles au commerce bilatéral, ainsi qu’un protocole d’accord sur la coopération entre zones franches. Ce second accord visait à encourager les investissements industriels, la coopération logistique et le transfert de savoir-faire. Des accords sectoriels ont également été signés dans les domaines du sport et de l’enseignement supérieur, afin de renforcer les échanges universitaires et culturels. Selon les deux délégations, ces instruments constituent des mécanismes importants pour pérenniser la coopération économique et la mettre à l’abri des fluctuations politiques.
Sur le plan commercial, l’objectif commun d’Ankara et de Pretoria est clair : porter le volume des échanges bilatéraux de 2 à 5 milliards de dollars à moyen terme. Les deux parties ont convenu que le potentiel existant restait encore largement sous-exploité. Les énergies renouvelables, les infrastructures, l’automobile, les machines agricoles, les industries minières, les technologies de l’information, la santé et le tourisme ont été désignés comme les principaux secteurs prioritaires. Ces domaines sont appelés à servir de leviers pour une coopération économique plus équilibrée et plus durable.
La dimension économique de la visite s’est poursuivie à Istanbul, où Paul Mashatile a participé au 5e Forum économique et d’affaires Turquie–Afrique. S’adressant à un public composé de chefs d’entreprise et de représentants d’institutions économiques, le vice-président de la République d’Afrique du Sud a décrit son pays comme « une porte d’entrée vers le continent africain pour les entreprises turques » et a attiré l’attention sur les possibilités d’investissement dans la région d’Afrique australe. Le ministre turc du Commerce, Ömer Bolat, a pour sa part souligné le rôle central de la Commission économique et commerciale mixte dans le renforcement des relations commerciales et la promotion des investissements réciproques.
Enfin, la visite a également revêtu une dimension diplomatique et symbolique notable. Ankara a réitéré son soutien à la procédure engagée par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice au sujet des allégations de violations du droit international humanitaire à Gaza.
D’un point de vue stratégique, la visite du vice-président sud-africain à Ankara a consolidé la mise en place d’un cadre de coopération structuré entre la Turquie et l’Afrique du Sud. Ce processus a symbolisé le passage des relations entre les deux pays d’un niveau de contacts bilatéraux ponctuels et limités à un partenariat institutionnalisé et durable. Cette dynamique s’est concrétisée par le lancement d’une feuille de route économique fondée sur la diversification des échanges, la facilitation des investissements réciproques et la valorisation des complémentarités industrielles des deux économies.
Au-delà de ses dimensions économiques, cette rencontre a également confirmé l’émergence d’un partenariat politique et diplomatique fondé sur des principes communs tels que la justice internationale, la souveraineté et l’égalité entre les nations. Dans ce cadre, Ankara et Pretoria s’affirment comme deux acteurs complémentaires au sein du Sud global, cherchant à développer un modèle de coopération équilibré, indépendant des centres de pouvoir traditionnels.
Vue sous cet angle, la Turquie renforce sa position d’acteur clé en Afrique australe en approfondissant ses relations avec une puissance régionale stable et influente, l’Afrique du Sud. Cette dernière, pour sa part, consolide son rôle de partenaire stratégique d’Ankara au sein des BRICS et fait de cette relation bilatérale un instrument d’élargissement de son influence diplomatique et économique dans un ordre mondial en recomposition.
Cet article a d’abord été publié en français le 19 septembre 2025 sur Eurasiapeace. Il a été traduit de l’original vers le turc par Eren Gökdemir.