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Turquie–Égypte : une nouvelle ère, de la crise à la Realpolitik
Comment le sommet du Caire de février 2026 a fait passer les relations turco-égyptiennes de la rivalité au partenariat stratégique.

Le 4 février 2026, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a reçu son homologue turc, Recep Tayyip Erdoğan, au Caire. Ce sommet a symbolisé une transformation profonde de relations bilatérales longtemps façonnées par la rivalité et la méfiance stratégique. La rencontre a montré qu’Ankara et Le Caire étaient passés d’une période de près de dix ans d’affrontement indirect à une phase de Realpolitik ouvertement assumée.
Cette visite était la deuxième d’Erdoğan au Caire depuis le rétablissement complet des relations diplomatiques. Les deux dirigeants ont coprésidé la deuxième réunion du Conseil de coopération stratégique de haut niveau et ont fixé un objectif clair : ne pas s’en tenir à une simple normalisation, mais transformer la relation en un partenariat stratégique pleinement assumé. Pour symboliser cette nouvelle dynamique, le président Erdoğan a offert à son homologue égyptien une TOGG, la voiture électrique nationale turque. Ce geste diplomatique a mis en avant les ambitions technologiques et industrielles d’Ankara.
Le sommet a marqué un tournant décisif, en particulier dans le domaine militaire. Les deux gouvernements ont conclu un accord-cadre de coopération militaire, signé par le ministre égyptien de la Défense, le général Abdel Meguid Saqr, et son homologue turc, Yaşar Güler. Cet accord a entériné une montée en puissance remarquable de la coopération sécuritaire entre Ankara et Le Caire. L’industrie turque de défense a signé un contrat d’exportation d’une valeur totale de 350 millions de dollars. Ce paquet comprenait la vente du système de défense aérienne à courte portée « Tolga », d’une valeur de 130 millions de dollars. Les parties ont également prévu un investissement de 220 millions de dollars pour établir en Égypte des lignes de production de munitions d’artillerie de 155 mm. Cette démarche a renforcé l’autonomie stratégique du Caire tout en créant une interdépendance militaro-industrielle durable entre les deux pays. Les discussions ont aussi porté sur la production conjointe de drones et sur l’intérêt de l’Égypte pour le projet turc d’avion de combat furtif, KAAN. Cette évolution a été interprétée comme le signe d’un niveau d’intégration stratégique sans précédent entre les deux pays.
Les deux présidents ont fixé un objectif économique ambitieux : porter le volume des échanges commerciaux de 9 à 15 milliards de dollars dans les années à venir. L’Égypte est devenue le premier partenaire commercial de la Turquie en Afrique. La visite visait à lever les obstacles administratifs et logistiques afin d’accélérer les investissements mutuels et de fluidifier les échanges. Le secteur du tourisme a lui aussi enregistré des progrès notables. En 2025, le nombre de touristes turcs en Égypte a augmenté de 43 %. Il s’agit là d’un indicateur important, qui montre que la normalisation s’est désormais concrètement consolidée.
Au-delà des dimensions militaire et économique, c’est la convergence géopolitique qui a constitué le véritable socle de ce rapprochement. Sur la question palestinienne, Abdel Fattah al-Sissi et Recep Tayyip Erdoğan ont affiché une position commune, en s’opposant au déplacement forcé des Palestiniens et en appelant au retrait complet d’Israël de la bande de Gaza. Les deux capitales ont coordonné leurs efforts pour consolider le cessez-le-feu et faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire. Tandis que l’Égypte conservait son rôle de médiateur central, la Turquie a mis en jeu son poids diplomatique sur la scène internationale. Face à la montée des tensions, en particulier celles liées aux initiatives en faveur de la reconnaissance du Somaliland soutenues par Israël, l’Éthiopie et les Émirats arabes unis, Ankara et Le Caire ont réaffirmé leur soutien à l’unité et à l’intégrité territoriale de la Somalie. Cette position s’est concrétisée par le renforcement de la présence militaire des deux pays à Mogadiscio. L’envoi par la Turquie du navire de débarquement TCG Sancaktar dans la région a également été interprété dans ce cadre. Le dossier du Soudan a vu les deux pays soutenir les institutions nationales et plaider pour le lancement d’un processus politique inclusif après un cessez-le-feu humanitaire. Longtemps théâtre de guerres par procuration, la Libye voit désormais se dessiner un consensus autour de la préservation de la souveraineté et de l’unification des institutions de l’État, y compris militaires. Les parties ont souligné la nécessité de rejeter les ingérences extérieures.
Pour comprendre le sommet du Caire de février 2026, il faut toutefois revenir sur le chemin qui y a conduit. Depuis le déclenchement du Printemps arabe en 2011, les relations turco-égyptiennes sont passées par des phases de rapprochement, de rupture et d’affrontement indirect, avant d’évoluer finalement vers une coopération pragmatique. En 2011, la Turquie a vu dans les soulèvements populaires de la région une occasion stratégique majeure et a mis en avant ce que l’on a appelé le « modèle turc », associant islam politique, processus électoraux et économie de marché. Recep Tayyip Erdoğan a appelé Hosni Moubarak à quitter le pouvoir et s’est posé en soutien des aspirations démocratiques du peuple égyptien. Lors de sa visite au Caire en septembre 2011, il a été chaleureusement accueilli par une partie de la population. L’élection de Mohamed Morsi en 2012 a encore renforcé cette dynamique. La Turquie a apporté au gouvernement Morsi un soutien politique important. Ahmet Davutoğlu, alors ministre turc des Affaires étrangères, a qualifié cette relation d’« axe de la démocratie ».
La rupture est survenue en juillet 2013, lorsque Mohamed Morsi a été destitué par l’armée. Ankara a qualifié cet événement de coup d’État et a vivement critiqué l’éviction d’un président élu. Le Caire, pour sa part, a perçu le soutien de la Turquie aux Frères musulmans comme une ingérence dans ses affaires intérieures. La crise diplomatique a conduit à l’expulsion réciproque des ambassadeurs et à une dégradation durable des relations.
La rivalité s’est ensuite déplacée sur les théâtres régionaux. En Libye, la Turquie soutenait le gouvernement de Tripoli tandis que l’Égypte appuyait le maréchal Haftar. L’intervention turque de 2019-2020 a stoppé l’avancée des forces soutenues par l’est de la Libye et encore accru les tensions. Parallèlement, la compétition énergétique en Méditerranée orientale s’est durcie. L’Égypte a participé, aux côtés de la Grèce, de Chypre et d’Israël, à la création du Forum du gaz de la Méditerranée orientale, dont la Turquie a été tenue à l’écart. Ankara a répliqué en développant la doctrine de la « Patrie bleue » (Mavi Vatan) et en contestant les délimitations maritimes existantes.
À partir de 2021, un tournant pragmatique s’est amorcé. Confrontée à des difficultés économiques et géopolitiques, la Turquie s’est orientée vers une politique de normalisation régionale. L’Égypte, de son côté, a cherché à diversifier ses partenariats face aux défis géopolitiques. Le rapprochement a commencé par une diplomatie discrète menée entre les services de renseignement et les responsables techniques.
Le moment symboliquement décisif est survenu lors de la Coupe du monde 2022 au Qatar. Grâce à la médiation de l’émir du Qatar, Tamim ben Hamad Al Thani, Abdel Fattah al-Sissi et Recep Tayyip Erdoğan se sont serré la main en public lors de la cérémonie d’ouverture. Ce geste a permis de franchir un seuil psychologique important et a accéléré le processus de normalisation. En 2023, les relations diplomatiques ont été pleinement rétablies. La visite d’Erdoğan au Caire en février 2024 a consolidé ce processus et ouvert la voie à l’institutionnalisation du partenariat stratégique en 2026.
En définitive, la rencontre du 4 février 2026 au Caire n’a pas seulement tourné la page d’une « décennie perdue » ; elle a posé les fondations d’une nouvelle architecture de puissance en Méditerranée orientale. La mise en place d’un cadre institutionnel pérenne, à travers le Conseil de coopération stratégique de haut niveau, montre que cette relation est appelée à s’inscrire dans la durée. Des dossiers tels que la Libye, le Soudan et la Corne de l’Afrique, hier sources de tensions, se transforment progressivement en espaces de dialogue et de coordination. Façonné par une logique de Realpolitik, ce repositionnement, conjugué aux accords de défense et à l’ambitieux objectif commercial de 15 milliards de dollars, crée entre les deux pays une interdépendance qui fait de tout retour à l’hostilité une option coûteuse et irrationnelle.
Au-delà de la dimension bilatérale, ce rapprochement doit être considéré comme l’un des éléments d’une recomposition plus large des équilibres régionaux. Dans un Moyen-Orient marqué par l’instabilité, la fragmentation des alliances et la multiplication des crises, la coopération turco-égyptienne tend de plus en plus à jouer un rôle stabilisateur. En coordonnant leurs positions sur des dossiers tels que Gaza, la mer Rouge et la sécurité de l’Afrique du Nord, Ankara et Le Caire cherchent à peser davantage sur l’architecture sécuritaire régionale. Sans effacer toutes les divergences, le partenariat de 2026 reflète la volonté des deux parties de gérer leurs différends par des mécanismes politiques plutôt que par la confrontation.
Cet article a d’abord été publié en français le 17 février 2026 sur Eurasiapeace. Il a été traduit en turc par Eren Gökdemir.